À la fin de l’année dernière, le gouvernement Ford a adopté une loi qui porte une attaque dévastatrice aux associations étudiantes de l’Ontario. Le projet de loi 33 prolonge la précédente tentative de Ford de miner les associations étudiantes, mais va un cran plus loin. La nouvelle loi permet dans les faits au gouvernement ontarien de désigner les cotisations des associations étudiantes comme « non essentielles », privant ainsi celles-ci de leur principale source de revenus et réduisant leur capacité d’offrir à des milliers d’étudiants ontariens des services essentiels, notamment des banques alimentaires, du soutien en santé mentale, des clubs étudiants, de l’aide financière et des centres d’équité.
Cette récente tentative d’affaiblir l’autonomie des associations étudiantes est l’une des plus récentes d’une série d’attaques à l’échelle mondiale contre les gouvernements étudiants. Les associations étudiantes canadiennes ont de plus en plus besoin d’organiser des actions collectives pour s’opposer aux changements de politiques qui nuisent à leurs intérêts. Plus récemment, en Ontario, les étudiants se sont mobilisés contre les changements proposés au financement de l’enseignement supérieur, mais est-ce suffisant?
Je crois que les gouvernements étudiants n’exploitent souvent pas tout leur potentiel militant. Ils disposent des ressources et de l’infrastructure nécessaires pour soutenir des campagnes d’action à long terme, ce qui peut aider à surmonter les défis auxquels se heurtent les mouvements étudiants en matière de gouvernance équitable et de pérennité. Or, d’après mon expérience, les gouvernements étudiants, surtout ceux du Canada anglais, semblent souvent ne pas tirer parti de ces avantages. La raison tient peut-être à la façon dont ils conçoivent l’activisme et à la mesure dans laquelle ils s’inspirent des syndicats et des mouvements syndicaux.
Au Canada anglais, les gouvernements étudiants de niveau postsecondaire sont appelés student unions (littéralement « syndicats étudiants ») parce qu’ils ont été influencés par le mouvement syndical au XXe siècle. Cette influence a contribué à l’émergence d’une idée connue sous le nom de syndicalisme étudiant, selon laquelle les étudiants sont considérés d’abord comme des travailleurs ou des travailleurs en formation, et font donc partie du mouvement syndical. Cette idée, populaire chez les étudiants en France, a inspiré ceux du Québec et, de là, semble avoir influencé le reste du Canada. En fait, le syndicalisme étudiant français semble avoir joué un rôle important dans la création de l’Union internationale des étudiants (UIE), principale instance étudiante mondiale pendant une grande partie du XXe siècle, qui allait elle aussi exercer une influence sur les associations étudiantes canadiennes. Aujourd’hui, les associations étudiantes canadiennes et le mouvement syndical au Canada continuent d’entretenir des liens étroits, comme en témoignent leurs actions collectives et des initiatives conjointes comme Education For All.
Le Printemps érable du début des années 2010 illustre la force des associations étudiantes québécoises, capables de mener de vastes mouvements étudiants qui entraînent des changements de politiques à long terme. Pourtant, pourquoi les autres régions du Canada n’ont-elles pas connu de mouvements étudiants d’ampleur et d’efficacité comparables, en particulier dans les provinces où les droits de scolarité sont plus élevés qu’au Québec, comme l’Alberta, la Colombie-Britannique, le Manitoba, la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick, l’Ontario, l’Île-du-Prince-Édouard et la Saskatchewan? Les associations étudiantes québécoises d’aujourd’hui pourraient-elles organiser des actions collectives comparables au Printemps érable si elles en avaient besoin? Alors que les étudiants en France et ailleurs en Europe organisent des manifestations de masse par l’entremise de mouvements soutenus par les associations étudiantes, je ne peux m’empêcher de me demander ce qui retient les associations étudiantes canadiennes.
Quand j’étais étudiant, mes pairs avançaient souvent que cette différence d’ampleur des mouvements étudiants au Canada s’explique par des héritages socioculturels du Québec et de la France qui diffèrent de ceux du Canada anglais. Bien que ce facteur puisse y contribuer, je ne crois pas qu’il soit la seule raison. Les structures des associations étudiantes et la manière dont elles organisent les mouvements étudiants ont un effet considérable. Si l’on parvient à concevoir des structures propices au maintien de mouvements étudiants d’envergure et efficaces, cela pourrait transformer la culture de la mobilisation étudiante à l’échelle du pays.
Comment les associations étudiantes canadiennes peuvent-elles favoriser une culture saine des mouvements étudiants? La réponse consiste à adapter les tactiques de mobilisation des syndicats au contexte des associations étudiantes.
Pour commencer, lorsqu’un syndicat décide de déclencher une grève, tous ses membres doivent y participer ou, à tout le moins, s’abstenir de travailler, sans quoi ils s’exposent à des conséquences, comme des amendes. Cela contribue à assurer une participation suffisante des travailleurs pour exercer une pression adéquate sur l’employeur. Établir un tel mécanisme dans les associations étudiantes canadiennes permettrait à une grève étudiante d’être une véritable mobilisation de masse plutôt qu’un geste symbolique et performatif.
Les mécanismes de politique et l’infrastructure des associations étudiantes ne sont déjà pas très loin de cela. Les associations étudiantes canadiennes bénéficient d’un immense avantage grâce à leur système de cotisations obligatoires, une taxe de facto que chaque étudiant verse chaque année à son association avec ses droits de scolarité. Les cotisations étant payées avec les droits de scolarité, un étudiant qui ne paie pas sa cotisation ne peut pas s’inscrire à son établissement d’enseignement postsecondaire. Les étudiants peuvent collectivement voter pour augmenter ou réduire les cotisations qu’ils versent à leur association étudiante.
Il existe aussi des précédents de structures au sein des associations étudiantes, par exemple leurs équivalents du pouvoir judiciaire, qui les autorisent à imposer des amendes aux étudiants et aux groupes étudiants relevant de leur compétence. Si ces précédents étaient étendus et formalisés de manière à exiger que tous les étudiants participent à une grève ou à une campagne de mobilisation lancée par une association étudiante, sous peine d’amende (disons un montant contraignant sans être astronomique, comme quelques centaines de dollars indexés chaque année à l’inflation), les mobilisations des associations étudiantes auraient le même poids que celles des syndicats. Un seuil élevé pour déclencher ce type de mobilisation, comme la tenue d’un référendum étudiant, contribuerait à garantir qu’une campagne de mobilisation respecte la volonté démocratique du corps étudiant. Ces campagnes seraient donc rares, mais d’une portée considérable lorsqu’elles auraient lieu. Même si de nombreux étudiants ne participaient pas lorsqu’une campagne est déclenchée, les amendes qu’ils paieraient pour leur apathie permettraient à l’association de renforcer ses capacités l’année suivante. Ce système n’empêcherait évidemment pas l’association de poursuivre ses activités habituelles de représentation et de mobilisation, qui ne nécessitent pas de mobiliser l’ensemble de ses étudiants.
Pour que de telles structures favorisant les mouvements étudiants soient efficaces, il serait avantageux que les associations étudiantes disposent de groupes permanents de personnel et de bénévoles hautement formés en organisation de mouvements sociaux. Ces personnes seraient chargées de planifier et de mener les campagnes de mobilisation à la suite de la décision d’une association d’en lancer une.
Jusqu’ici, j’ai parlé de l’échelle du campus, mais que se passerait-il si ce système de campagnes de mobilisation s’étendait aussi aux associations étudiantes qui dépassent le cadre d’un seul campus? Les associations étudiantes provinciales et nationales du Canada pourraient alors lancer et mener des campagnes d’une ampleur encore jamais vue au pays. Si l’on pousse l’idée à l’extrême, imaginez que le Forum mondial des étudiants (Global Student Forum) ait un jour la capacité de mobiliser de cette façon les 300 millions d’étudiants qu’il regroupe. Cela aurait sûrement des répercussions considérables sur l’éducation et sur les relations internationales à l’échelle mondiale.
Si les associations étudiantes canadiennes parviennent à renforcer ainsi leur infrastructure de mouvement étudiant, elles contribueront grandement à résister aux menaces qui pèsent sur l’autonomie des associations étudiantes et qui risquent d’anéantir tous les gains durement acquis par les générations précédentes d’étudiants pour améliorer l’éducation. Une première étape immédiate consisterait, pour les associations étudiantes, à modifier leurs politiques afin d’élargir leurs capacités d’organisation.


