Ma première journée en France a été marquée par des croissants, des affiches du pape en visite et la plus importante manifestation étudiante en près de 50 ans. Attablé dans un café parisien, on entend sans cesse le vrombissement des hélicoptères et le hurlement des sirènes – même si, la moitié du temps, on ne sait trop si c’est pour le pape ou pour les manifestants.

Avec plus de 266 000 manifestants dans les rues, quelle place occupent les syndicats étudiants dans ce tableau ?
Avant d’aborder cette question, j’aimerais d’abord m’attarder aux raisons qui poussent les étudiants à descendre dans la rue.
« Pour les jeunes, il s’agit d’une crise de l’espoir. » C’est ce qu’affirme Andrew Smith, historien de la France moderne et chargé de cours en arts libéraux à l’Université Queen Mary de Londres. « On voit bien qu’ils sont bombardés chaque jour de problèmes économiques, d’extrêmes politiques, de risques de guerre en Europe, de la menace que représente l’IA pour leur carrière, d’un taux de chômage élevé chez les jeunes et de la crise climatique. »
Lorsqu’on interroge les étudiants, beaucoup d’entre eux en ont ras le bol. Cet été, des centaines de milliers d’élèves et d’étudiants ont suffoqué sous plus de 40 degrés dans des salles de classe délabrées et surpeuplées. Mais outre la vétusté des infrastructures scolaires, les étudiants en ont aussi assez du manque de dialogue réel entre le gouvernement et les syndicats étudiants depuis quelques années – signe d’indifférence, selon certains, du gouvernement français actuel.
Chloe Grunenwald est vice-présidente à l’innovation sociale de la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE), la plus grande organisation du genre en France, qui représente plus de 300 000 étudiants. « C’en est trop. Trop, c’est trop. Nous formulons ces demandes depuis des années. Il nous faut plus d’argent pour l’éducation, plus d’enseignants, de meilleures installations. »

Les syndicats étudiants ont depuis publié une liste de 10 revendications dont le coût est estimé à 10 milliards d’euros (15,9 milliards de dollars canadiens), et se sont engagés à maintenir la pression jusqu’à ce que toutes leurs exigences de base soient satisfaites. Parmi ces revendications figurent des demandes d’investissements accrus dans les écoles et les universités, ainsi que l’ajout du personnel de soutien et des espaces dont l’enseignement supérieur a grand besoin. Les étudiants réclament aussi de meilleurs logements et un meilleur soutien financier, des repas universitaires abordables et la fin des frais de scolarité gonflés pour les étudiants internationaux. La dernière revendication exige la fin de « toutes les formes de répression liées au mouvement lycéen et étudiant ».

Jusqu’ici, les manchettes internationales se sont surtout concentrées sur ce dernier point, à savoir la violence.
Le premier ministre français, Sébastien Lecornu, a décrit ces manifestations comme « les plus violentes depuis des décennies », tandis que des organisations de défense des droits de la personne, dont Amnistie internationale, dénoncent le recours à une force excessive et la brutalité de la réponse policière française.

Depuis samedi dernier, 24 enquêtes ont été ouvertes par l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN), l’organisme de surveillance de la police française, sur des incidents de brutalité policière, dont celui d’un garçon de 14 ans qui a subi une fracture de la mâchoire et des dents brisées après avoir reçu un tir en pleine bouche de la part d’un policier, celui d’un adolescent de 16 ans atteint à l’œil gauche par une balle de caoutchouc tirée par la police, et celui d’un jeune de 15 ans dont la main a été arrachée par une grenade assourdissante lancée par un agent. Ces incidents ont été si horribles et si dommageables sur le plan politique qu’ils ont rapidement poussé le ministre français de l’Intérieur, Laurent Nunez, à suspendre l’utilisation des grenades assourdissantes en attendant la tenue d’une enquête.
À ce jour, 6 877 personnes, pour la plupart mineures, ont été arrêtées, mais cela n’a pas découragé le mouvement étudiant en France. Des grèves nationales et des manifestations antigouvernementales sont prévues cette fin de semaine (le 17 octobre) et devraient réunir un grand nombre de syndicats afin d’amplifier leurs doléances contre la flambée des prix des aliments et de l’énergie, les compressions budgétaires proposées et le gel des salaires dans la fonction publique. Selon Alice Cohen-Morzadec, porte-parole internationale de l’Union étudiante de France : « Nous allons nous mobiliser jusqu’à ce que nos revendications soient satisfaites, d’autant plus que nous avons le 17 octobre et le 20 novembre – une journée de mobilisation internationale pour la jeunesse de toute l’Europe, au nom de notre avenir. Nous voulons donc poursuivre au moins jusqu’à ces dates, sinon plus longtemps. »
Ce que je retiens, c’est que bon nombre des enjeux auxquels font face les étudiants français rejoignent l’expérience canadienne : établissements sous-financés, frais de scolarité extrêmement élevés pour les étudiants internationaux, manque d’espaces et de services de soutien en éducation, et indifférence perçue des gouvernements envers les enjeux étudiants. Mais alors que les syndicats étudiants français se mobilisent massivement partout au pays (par centaines de milliers), les associations étudiantes canadiennes sont restées relativement isolées et limitées dans leurs efforts de mobilisation, ou ont tendance à s’en remettre largement à des moyens d’action traditionnels (p. ex. des rencontres en personne avec des élus). L’ampleur de la mobilisation, de la coordination et de l’unité dont font preuve les syndicats étudiants français est, à mon avis, un exemple dont les associations étudiantes canadiennes pourraient (et devraient) grandement s’inspirer.


