Skip to main content

Les gouvernements étudiants existent dans presque tous les systèmes d’enseignement supérieur, mais ils ne se ressemblent que rarement d’un endroit à l’autre. Leurs structures et leurs activités reflètent l’histoire des universités et des sociétés dans lesquelles ils se sont développés. Les gouvernements étudiants chinois sont souvent perçus comme un cas particulier, difficile à comprendre à travers le prisme des organisations étudiantes ailleurs dans le monde. Or, leur histoire raconte une réalité plus nuancée, car ils ont débuté avec plusieurs des mêmes objectifs que les organisations étudiantes du reste du monde, avant d’évoluer en réponse à la transformation du milieu éducatif et social chinois. Les gouvernements étudiants chinois d’aujourd’hui peuvent sembler familiers aux lecteurs internationaux, à titre d’organisations universitaires responsables des activités étudiantes et des communications. Mais leur rôle actuel est le résultat d’une longue évolution historique, façonnée par l’évolution des rapports entre les étudiants, les universités et la société.

Quand tout cela a-t-il commencé?

Il est difficile d’établir un moment fondateur unique à l’origine des gouvernements étudiants chinois. Les premières organisations sont apparues parmi les étudiants chinois à l’étranger, comme la Chinese Students’ Alliance of America [美国中国留学生会], fondée en 1902, qui remplissait avant tout des fonctions d’entraide et d’échange intellectuel. Plus tard, des organisations comme la World Chinese Students’ Federation [寰球中国学生会], fondée à Shanghai en 1905, ont mis en réseau des étudiants de différentes régions. Les gouvernements étudiants universitaires, comme la Tsinghua Student Association [清华学生会], fondée en 1919, ont introduit un nouveau modèle axé sur la représentation étudiante au sein du campus et la participation des étudiants aux affaires universitaires.

Comment la première association étudiante locale est-elle apparue dans une université chinoise?

C’est en 1919 que fut fondée la Tsinghua Student Association, dans le contexte du Mouvement du 4 mai [五四运动], un mouvement étudiant national déclenché par la controverse entourant le traité de Versailles qui mit fin à la Première Guerre mondiale. Après que les attentes de la Chine — voir sa souveraineté sur le Shandong rétablie en reconnaissance de sa contribution à l’effort de guerre — eurent été déçues par la décision de transférer les concessions allemandes de cette région au Japon, les étudiants chinois exprimèrent une colère et un sentiment patriotique généralisés. Les universités devinrent des lieux importants où se débattaient de nouvelles idées sur la citoyenneté, la démocratie et la responsabilité sociale. C’est dans cette atmosphère que les étudiants de Tsinghua cherchèrent à mettre sur pied leur propre gouvernement étudiant. La réunion fondatrice de décembre 1919 fut toutefois loin d’être un simple événement organisationnel de routine. L’administration universitaire s’opposa à cette initiative et tenta d’interrompre la réunion. Après qu’on eut coupé l’électricité et que les autorités eurent tenté d’empêcher le rassemblement, les étudiants poursuivirent leur réunion à la lueur des chandelles et fondèrent officiellement la Tsinghua Student Association. Le conflit entre les étudiants et les dirigeants de l’université mena finalement à la démission du recteur. La naissance mouvementée de cette association reflétait une transformation plus vaste de l’enseignement supérieur chinois. Elle illustrait la tension entre les modèles hiérarchiques traditionnels de gouvernance éducative et les idées émergentes de participation étudiante au sein de l’université moderne.

Les étudiants de l’Université Tsinghua créèrent des instances représentatives et élurent des comités exécutifs pour leur nouveau gouvernement étudiant. En 1922, ils y ajoutèrent un tribunal étudiant chargé de régler les différends au sein de la communauté étudiante. Les étudiants y élisaient des juges et des procureurs, et le tribunal entendait autant des litiges entre étudiants que des affaires concernant des infractions au règlement étudiant. Ils allèrent même jusqu’à réserver des fonds pour confectionner de véritables toges pour les juges étudiants. Ce tribunal étudiant n’exista toutefois que trois ans.

L’expérience fut loin d’être un long fleuve tranquille. La première cause entendue par le tribunal étudiant concernait un étudiant qui n’était pas rentré au campus à temps. Les étudiants montrèrent un vif enthousiasme, et plusieurs s’entassèrent dans les gradins pour assister aux séances du tribunal. Mais cette expérience mit aussi au jour des problèmes de procédure, un flou dans la répartition des responsabilités et une incertitude quant à la compétence du tribunal. Le système fut révisé à maintes reprises et, à mesure que l’enthousiasme des étudiants déclinait, le tribunal disparut peu à peu, avant d’être finalement aboli. Certains mémoires le qualifient d’échec lamentable. Or, l’échec du tribunal étudiant ne traduisait pas un échec de l’expérimentation démocratique en soi; c’est plutôt que l’enthousiasme des étudiants pour l’autogouvernance, au sein du gouvernement étudiant, se tourna vers les grands événements politiques nationaux de l’époque.

Pourquoi l’autogouvernance a-t-elle perdu de son attrait auprès des étudiants?

Entre 1922 et 1925, pendant que le tribunal étudiant était en fonction, Beijing traversa deux guerres entre seigneurs de la guerre et un coup d’État interne au sein du gouvernement des seigneurs de la guerre, le tout accompagné de nombreuses grèves d’envergure menées par des travailleurs du textile, des mineurs et des cheminots dans des villes comme Beijing, Shanghai et Hong Kong. Les étudiants firent constamment preuve de solidarité envers ces travailleurs, tous deux confrontés à une violence brutale de la part d’un gouvernement autoritaire et des troupes coloniales. Ces événements amenèrent les étudiants universitaires chinois à transposer leurs expériences démocratiques et leurs idéaux politiques du campus vers le monde extérieur. Plus précisément, les étudiants ne se contentaient plus des seules affaires étudiantes, comme la gestion du campus; ils commencèrent à s’intéresser davantage à des enjeux tels que l’autonomie tarifaire et l’abolition des traités inégaux. Ils appuyèrent également les grèves ouvrières par des moyens comme le boycottage et des alliances avec d’autres groupes sociaux, et s’opposèrent aux gouvernements autoritaires et aux puissances coloniales par la création et la diffusion de médias culturels.

Un gouvernement étudiant fort n’existait pas seulement à l’Université Tsinghua, mais aussi à l’échelle nationale, puisque l’All-China Students’ Federation (ACSF) [中华全国学生联合会], le gouvernement étudiant national de la Chine qui existe encore à ce jour, fut lui aussi fondé en 1919. L’ACSF se consacra d’abord à des activités de plaidoyer diplomatique, avant de réorienter son action vers les politiques intérieures à partir de 1923. Dès cette année-là, ce gouvernement étudiant, actif et vigoureux, devint peu à peu une force politique progressiste et substantielle. L’ACSF connut un succès remarquable dans la mobilisation des jeunes en faveur de la révolution nationale. Ses discussions ne se limitaient plus à des clauses abstraites ou à des questions de régime politique. Qui plus est, elle pouvait appuyer de manière autonome des propositions politiques et diriger les gouvernements étudiants subordonnés des diverses régions dans leurs efforts de mobilisation politique. Le meilleur exemple en est le massacre du 30 mai [五卅惨案], survenu en 1925. Après qu’un représentant ouvrier eut été abattu, les étudiants de toute la Chine organisèrent aussitôt une manifestation nationale sous la direction de l’ACSF. Cette manifestation nationale dépassa d’ailleurs largement le cadre étudiant, se transformant progressivement en grève générale, en boycottage des cours et en boycottage commercial à l’échelle du pays. Des travailleurs, des propriétaires d’entreprises et même des policiers coloniaux chinois s’y joignirent. Les efforts du gouvernement étudiant suscitèrent un élan d’enthousiasme au-delà des frontières chinoises. Des communautés chinoises réparties dans près d’une centaine de pays firent des dons pour soutenir le mouvement. Des travailleurs japonais manifestèrent contre leur propre gouvernement en soutien à la Chine, tandis que des travailleurs britanniques tentèrent de bloquer l’envoi d’armes vers la Chine. On peut donc affirmer que, sous l’impulsion d’un gouvernement étudiant fort, le mouvement étudiant réussit à se transformer en un vaste mouvement politique national, démontrant ainsi qu’un gouvernement étudiant peut rallier d’autres groupes sociaux au-delà des étudiants pour faire avancer des enjeux politiques majeurs.

La période de 1919 à 1925 fut une étape formatrice pour les gouvernements étudiants chinois. Les étudiants expérimentèrent la représentation élue, et même un tribunal étudiant, tandis que les bouleversements politiques entraînaient de plus en plus les organisations étudiantes au-delà des affaires du campus. Leur histoire des débuts ne fut pas une simple transposition linéaire du modèle américain, mais un processus évolutif façonné à la fois par l’expérimentation institutionnelle et par une société en rapide mutation. L’histoire des débuts du gouvernement étudiant chinois est étroitement liée aux mouvements politiques, voire à la révolution, et elle révèle une possibilité : un gouvernement étudiant fort peut non seulement assurer l’autogouvernance des étudiants, mais aussi assumer des responsabilités sociales plus vastes, allant jusqu’à devenir une force puissante au service du progrès social.